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Machiavel expliqué par la « guerre des masques »

03/04/2020 Commentaires fermés sur Machiavel expliqué par la « guerre des masques » By Alain Soriano

Dans un contexte de crise internationale liée au coronavirus, un événement rocambolesque vient de faire la une de la presse : de nombreux pays, dont la France, qui avaient passé des commandes de masques en Chine ont eu la désagréable surprise de voir des commanditaires du gouvernement américain débarquer sur le tarmac des aéroports chinois avec des valises de dollars pour repartir ensuite avec la cargaison tant convoitée. Cette « guerre des masques » entre pays provoque bien entendu un tollé de réactions indignées : certains parlent d’un acte totalement immoral de la part des Américains tandis que d’autres y voient carrément un acte de piraterie. Lorsque certains médias relatent la même histoire mais cette fois avec une opération qui aurait été montée par le Mossad, les redoutables et redoutés services secrets israéliens, les réseaux sociaux déjà brûlants sur la question, s’enflamment littéralement.

Le focus médiatique porté sur cette « guerre des masques » entre pays nous permet pourtant de revenir à la base de la science politique et à la théorie politique développée par Machiavel. Ce penseur italien du XVIème siècle est généralement considéré comme le fondateur de la pensée politique moderne, en tant que celle-ci est une pensée de l’Etat.

La « vérité effective des choses »

Machiavel est un penseur que l’on peut qualifier de réaliste. Il se propose de penser la politique non pas pour ce qu’elle devrait être mais sur ce qu’elle est dans sa réalité la plus crue (« la vérité effective de la chose»), à savoir celle des rapports de force où se déploie la politique comme stratégie du pouvoir. Ses conseils prodigués au Prince pour conquérir et conserver le pouvoir sont véritablement … machiavéliques ! Il n’hésite pas à conseiller au Prince de violer sa propre moralité et ne pas tenir sa parole si cela lui est utile.

Rupture avec la philosophie des Anciens

En recommandant au Prince de faire le mal si c’est dans son propre intérêt, Machiavel établit une rupture totale avec la philosophie des Anciens (notamment Aristote). Il est ainsi le cas stupéfiant – et en son temps, scandaleux – d’un effort radical pour penser la politique hors des cadres traditionnels du droit naturel classique (le jusnaturalisme aristotélicien et thomiste). L’Etat est désormais pensé non plus à partir de sa fin idéale (le bonheur, la vertu), mais à partir des situations d’urgence ou de crise, où la nécessité impose sa loi et où des actions immorales, comme le mensonge ou la duperie, peuvent être la condition du salut public. De là le postulat fondamental de la politique : tenir les hommes pour mauvais.

Un acte immoral ?

Certains ont pu interpréter le Prince comme une œuvre d’une immoralité proprement choquante. Le cynisme du gouvernement américain dans la « guerre des masques » entre pays peut de prime abord également être perçu comme un acte immoral. Tout comme la décision du gouvernement français de ne pas envoyer de matériel médical en Italie ou de celle de l’exécutif néerlandais de refuser des malades espagnols sur son territoire.

La pensée de Machiavel est cependant beaucoup plus riche que cela. Il faut relire son « Discours sur la première Décade de Tite-Live » où il fait l’éloge de la vertu et de la liberté républicaine et l’interprétation qui en a été donnée par des auteurs comme Baruch Spinoza ou Jean-Jacques Rousseau ou encore des contemporains comme Louis Althusser ou Claude Lefort pour s’en convaincre. La théorie politique de Machiavel est en fait liée à un contexte politique particulier (à la « conjoncture » pour reprendre les mots employés par Althusser), celui de la formation d’un Etat national italien unifié capable de résister aux invasions étrangères d’une part et au pouvoir politique de la papauté d’autre part. C’est le Machiavel révolutionnaire : la violence est nécessaire pour la fondation de l’Etat unifié. Mais Machiavel est aussi celui qui pense le Prince à partir du peuple. Machiavel est un amoureux de la liberté qu’il ne pense possible que par l’alliance entre le Prince et le peuple contre l’influence des grands. C’est le Machiavel républicain.

Le cynisme n’est donc pas le dernier mot de Machiavel. Dire que « la fin justifie les moyens » n’implique pas que n’importe quel moyen est bon à n’importe quelle fin, mais signifie que les fins politiques légitimes requièrent des moyens adéquats qui, en situation de crise ou de violence, ne peuvent pas éviter d’être violents. Ces moyens ne sont justifiés que pour autant qu’ils sont strictement nécessaires à produire une fin qui n’est pas mauvaise mais bonne.

Le Prince machiavélien n’est donc pas le tyran qui se laisse aller à ses passions, il est au contraire celui qui utilise les moyens nécessaires à la force de son Etat, et qui est donc capable de vertu (en situation normale) et de violence (en situation d’exception). Le Prince n’obéit pas à son intérêt personnel : il doit être capable du bien comme du mal selon, les exigences du salut de l’Etat.

Nouvelle interprétation  de la "guerre des masques"

C’est à la lumière de cette interprétation des œuvres de Machiavel que l’on se doit de réinterpréter la « guerre des masques » que se livrent les pays, même amis, en pleine crise sanitaire. Donald Trump doit assurer la sécurité sanitaire de sa population. Il est comptable de ses actions devant son propre peuple et c’est à lui seul qu’il doit rendre des comptes. Selon la théorie de Machiavel, le gouvernement américain peut utiliser tous les moyens jugés utiles, y compris des actes moralement répréhensibles, dès lors qu’ils sont strictement nécessaires à produire une fin qui est bonne (la sécurité sanitaire des Américains). C’est pour le bien de l’Etat que le Prince doit être prêt à faire le mal, quitte à prendre sur lui le poids du pêché et à risquer ainsi le salut de son âme.

La presse (qui « fait » l’opinion) a donc bien tort lorsqu’elle place la « guerre des masques » sur le seul critère de la morale. La question n’est pas de savoir si l’acte du gouvernement américain ou israélien est bien ou mal. La moralité politique constitue un type spécifique de moralité qui s’écarte de la moralité individuelle ou privée en ceci qu’elle doit être capable de tirer le bien du mal et de faire le mal en vue du bien. Les vertus morales ne sont pas des vertus politiques. La violence politique n’est justifiée que par les circonstances qui l’imposent. Tel est le véritable enseignement de Machiavel. Tel est également l’enseignement que l’on devrait tirer de cette « guerre des masques ».

De quoi BDS est-il le nom?

La séquence politico-historique que nous vivons actuellement au Moyen-Orient est marquée par le naufrage du processus de paix d’Oslo entamé début des années quatre-vingt-dix qui avait pour ambition de régler le conflit israélo-palestinien par la création de « deux Etats indépendants vivant côte-à-côte dans des frontières sûres et reconnues ». La parenthèse d’Oslo presque refermée, d’autres propositions sont désormais posées sur la table pour régler ce que certains considèrent désormais le plus vieux conflit du monde : Etat binational, annexion unilatérale par Israël d’une partie des territoires situés de l’autre côté de la ligne verte de 1967, plan de paix américain, dit plan Kushner, dont le volet économique fut dévoilé lors d’une conférence à Bahreïn en juin 2019 tandis que son volet politique était dans le même temps renvoyé aux calendes grecques, etc.

L'irruption de BDS sur le devant de la scène

C’est dans ce contexte particulier que naît, se développe et désormais prospère la campagne Boycott Désinvestissement Sanctions, plus connue sous son acronyme BDS. Il s’agit d’une initiative lancée par un collectif regroupant 172 organisations et associations issues de la société civile palestinienne dont la Charte appelle la communauté internationale à boycotter l’Etat d’Israël jusqu’à ce que ce dernier respecte le droit international et mette un terme à l’occupation et à la colonisation.

Les oranges de l'apartheid

Dans les années 80, L’ANC de Nelson Mandela lançait un appel solennel aux Occidentaux pour boycotter les « oranges de l’Apartheid » en Afrique du Sud. Depuis le début de ce millénaire, BDS leur demande de poursuivre le même combat en boycottant cette fois les oranges de Jaffa. A l’instar des oranges sud-africaines, elles paraissent belles et juteuses mais la lecture de leur étiquette sur l’emballage révèle qu’elles proviennent en réalité d’un pays occupant qui oppresse un autre peuple.

BDS semble de prime abord aussi alléchant qu’une orange de Jaffa. Il dispose, sur le papier du moins, de tous les attributs pour combler les partisans à la recherche d’une solution politique négociée devant apporter la paix et la prospérité aux peuples de la région : le collectif se définit comme un mouvement citoyen dont l’action est ancrée dans les principes de la Déclaration universelle des droits de l’homme, se dit novateur, performatif, pacifiste et antiraciste. Il se battrait uniquement pour que triomphe le respect du droit, de l’égalité et de la justice.

Il reste en revanche à vérifier soigneusement qu’il n’y a pas tromperie sur la marchandise et que la tenue d’apparat dans laquelle se drape BDS pour façonner son image auprès de la communauté internationale corresponde bien à la réalité. En analysant les différentes campagnes de boycott, on s’aperçoit très rapidement que le message envoyé par le collectif palestinien n’est pas aussi clair qu’il n’y paraît. Soutient-il la solution politique de deux Etats ou nourrit-il d’autres ambitions ? Est-il le digne pendant du mouvement pacifiste israélien Shalom Archav ? Son boycott serait-il l’arme pacifique brandie par les plus faibles, les Palestiniens, devant permettre de rééquilibrer le rapport de force et contraindre le plus fort, Israël, au compris final ? Rien n’est moins sûr.

Une question sensible

L’objet même de notre étude est, nous le savons, une matière hautement inflammable. Comme tout ce qui touche de près ou de loin le conflit israélo-palestinien, les campagnes de boycott de BDS suscitent des débats passionnés dans le camp de ses partisans comme dans celui de ses détracteurs. Pour ses supporters, le collectif palestinien devrait recevoir le prix Nobel de la Paix tandis que pour le gouvernement israélien, preuves à l’appui, il ne s’agirait que d’un nid de terroristes. Quant à la grande majorité des représentants des communautés juives de Diaspora, l’antisionisme radical affiché par BDS ne serait que la face cachée de l’antisémitisme. Il convient de sortir de ces schémas de pensées qui empêchent d’analyser le collectif palestinien correctement.

Notre étude est destinée aux décideurs politiques mais également aux commentateurs (journalistes, experts, etc.) et plus généralement à tout eux qui souhaitent comprendre qui sont les acteurs et quels sont les véritables enjeux qui se cachent derrière la campagne de boycott de BDS. Elle a pour ambition de décrypter la mécanique de ce collectif palestinien et de proposer ensuite une toute nouvelle grille de lecture du mouvement : qui pilote BDS ? Comment le mouvement est-il structuré et organisé ? Quelles sont ses revendications politiques ? Est-il novateur ? Quelles sont ses filiations historiques ? Quelles sont les thématiques qui tournent en boucle dans toutes les campagnes de boycott ? Quelles sont les lignes directrices du boycott culturel et académique ? Etc.

Bref, de quoi BDS est-il le nom ?

Le peuple est-il réellement le souverain en démocratie ?

La crise des « Gilets Jaunes » a eu pour mérite de faire ressurgir une question capitale dans une démocratie qui est celle de la souveraineté populaire. Le peuple exerce-t-il réellement le pouvoir ? De nombreux citoyens sont convaincus que la démocratie trouve sa concrétisation véritable dans la formule d’Abraham Lincoln : « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ».

La majorité de la population peut-elle exercer le pouvoir ?

La première idée qui fait consensus sur les ronds-points de France est qu’en démocratie le pouvoir doit obligatoirement être exercé par la majorité de la population. L’inconvénient c’est que cette idée relève de la mythologie. C’est une banalité que de le rappeler mais il n’est pas possible de réunir 67 millions de Français sur la place publique à chaque fois qu’une décision doit être prise. Il n’existe aucun régime politique dans le monde où les masses populaires se gouvernent directement elles-mêmes. Tout régime politique, y compris la démocratie, est toujours gouverné par un petit nombre d’hommes, par une minorité. Le « gouvernement du peuple par le peuple » n’est tout simplement pas possible dans des sociétés nombreuses, modernes et complexes comme sont les nôtres.

Redonner le pouvoir au peuple, la grande revendication des « Gilets Jaunes »

La délégation du pouvoir

La démocratie ne peut être que représentative : il y a une dissociation entre le détenteur du pouvoir, le peuple, et celui qui l’exerce réellement, la minorité dirigeante. La souveraineté populaire est donc une simple fiction juridique. La population d’un pays accepte de déléguer son pouvoir souverain à des hommes et des femmes qui en retour vont exercer le pouvoir en son nom et pour son compte. Les Parlementaires sont de cette manière les représentants du peuple. C’est ce que le député Jean-Luc Mélenchon a probablement voulu exprimer dans sa célèbre réplique « La République, c’est moi ! » face aux policiers qui accompagnaient un juge d’instruction venu perquisitionner les locaux de La France Insoumise.

Gouverner au nom du peuple n’est cependant pas l’apanage des seules démocraties. La plupart des minorités dirigeantes violentes qui ont pris le pouvoir depuis le XXème siècles et instauré des régimes autoritaires prétendent elles-aussi que leur pouvoir est exercé au nom du peuple (l’Algérie, la Chine, la Russie, le Venezuela, etc.).

Ce qui différencie les démocraties de tous les autres régimes politiques, c’est que la minorité qui y exerce le pouvoir sait qu’elle agit dans un cadre constitutionnel instaurant des contre-pouvoirs qui l’empêchent d’exercer un pouvoir absolu. En d’autres termes, il faut, selon la formule consacrée par Montesquieu, que « le pouvoir arrête le pouvoir  » [1]. Tel est l’essence même de la démocratie.

Le pouvoir doit-il refléter la volonté de la majorité du peuple ?

La deuxième idée qui semble faire consensus chez les « Gilets Jaunes » est qu’en démocratie le pouvoir doit obligatoirement refléter les sentiments du peuple, ou du moins la volonté de la majorité du peuple. Il ne s’agit pas d’une idée fausse comme la première mais d’un courant de pensée qui trouve son fondement dans le Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau, du moins dans l’interprétation qui en a été donnée au moment de la Révolution française.

L’idée maîtresse de Jean-Jacques Rousseau est que le pouvoir doit être l’expression du peuple, considéré comme un ensemble cohérent. Le peuple – ou ceux qui disent qu’ils représentent le peuple – veut avoir tous les pouvoirs. La souveraineté populaire aboutit dans ce cas de figure à la toute-puissance de la majorité populaire.

C’est de ce courant de pensée que sont sortis les Robespierre de l’Histoire mais également la Commune de Paris. Les principales revendications institutionnelles formulées par les « Gilets Jaunes » ne sont qu’une simple traduction de l’idée rousseauiste selon laquelle l’origine populaire du pouvoir doit primer sur tout le reste : assemblée constituante, démocratie directe sans aucun filtre des corps intermédiaires, référendum permettant aux citoyens de proposer eux-mêmes les lois, révocation ad nutum des gouvernants, etc.  

Vers une tyrannie de la majorité 

La France vue comme une dictature par certains « Gilets Jaunes »

L’idée quasi mystique selon laquelle la souveraineté populaire ne serait réalisée que lorsque les gouvernants se bornent, à chaque instant, à exprimer les désirs de la masse ou de la majorité de la population est une idée qui peut aboutir à faire basculer la démocratie représentative dans un autre régime. Il n’est d’ailleurs pas anormal de constater que ce courant rousseauiste en France est aujourd’hui porté par le Rassemblement National et La France Insoumise, c’est-à-dire par des partis politiques situés aux deux extrémités de l’échiquier politique français et qui se présentent tous les deux en rivaux de la démocratie libérale. Tant Marine Le Pen que Jean-Luc Mélenchon, qui font de la volonté de la majorité populaire le point cardinal de leur action politique, savent très bien que, poussé à son extrême, le principe de souveraineté populaire ainsi défini aboutit indubitablement à ce que l’on sorte du régime démocratique pour entrer dans quelque chose d’autre.

Une autre définition de la souveraineté populaire

Mais il existe un courant de pensée opposé à la tendance égalitaire exprimée dans le Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau et qui vient définir la souveraineté populaire autrement. Cette tendance plus libérale, fondée sur les libertés individuelles, se trouve exprimée dans la philosophie d’un penseur comme John Locke [2] pour qui l’essentiel est de garantir les droits des personnes contre l’arbitraire du pouvoir. Pour ce courant, l’idée extraordinairement révolutionnaire du principe de souveraineté populaire dans une démocratie est l’idée selon laquelle la volonté de la majorité doit être constitutionnellement encadrée afin qu’elle ne puisse pas déboucher sur la tyrannie de la majorité, sur la dictature du peuple. Albert Camus avait à ce titre une très jolie formule pour définir ce qu’était la démocratie : « la démocratie ce n’est pas la loi de la majorité mais la protection de la minorité ».

A la question « le peuple exerce-il réellement le pouvoir dans une démocratie » la réponse qu’il convient d’apporter est clairement négative comme du reste pour tous les autres régimes politiques que compte la planète. Mais la spécificité de la démocratie, ce qui la différencie de tous les autres régimes, c’est qu’elle fixe des règles du jeu autorisant les citoyens d’un pays à déléguer leur souveraineté à une minorité dirigeante tout en assurant que cette délégation ne se transformera ni en tyrannie de la majorité, ni en pouvoir absolu de la minorité. En cela, la démocratie représentative, même si elle demeure imparfaite, semble être l’une des traductions les plus fidèles que l’on puisse concevoir de l’idée de souveraineté populaire.

On est bien loin des ronds-points.


[1] Montesquieu, « De l’Esprit des Lois » (1748) est un des pères fondateurs de la philosophie politique.

[2] John Locke, « Second Traité du Gouvernement civil » (1690) est un des fondateurs du libéralisme politique.

La prochaine Gay-Pride à Gaza

La lutte pour les droits des LGBT+ est un combat politique. Que Tel-Aviv soit aujourd’hui la première, et la seule, ville gay-friendly du Moyen-Orient a quelque chose de très rafraîchissant car le combat est long et difficile. Pouvoir porter haut le drapeau arc-en-ciel du mouvement dans les rues de Jérusalem est également un acte d’une portée symbolique sans aucun autre précédent dans la région. Une jeune fille sauvagement assassinée par un juif religieux lors de la Gay Pride en 2015 en a d’ailleurs payé le prix fort. Quand on connait le côté obscurantiste de la ville Sainte et la sociologie toute particulière de sa population, avoir l’opportunité d’y revendiquer les droits LGBT+ relève bel et bien du miracle. 

La boycott d’Israël : gay-friendly?

Une part de la communauté LGBT+ occidentale a pourtant décidé de répondre à l’appel de BDS au boycott de toutes les manifestations LGBT+ (festivals, Gay Pride, etc.) qui se déroulent en Israël. La  dernière campagne en la matière s’intitule « Non au Pinkwashing de l’Eurovision ! Près de 90 groupes LGBT+ appellent au boycott du concours de chant en Israël ». Pour le collectif palestinien, la culture gay qui s’est développée notamment à Tel-Aviv[1] ferait en réalité partie d’un vaste plan de communication  (« hasbara ») élaboré par l’Etat hébreu pour se construire une bonne image auprès de la communauté internationale. L’opération de séduction (« pinkwashing ») des LGBT occidentaux est, selon le communiqué du PACBI à l’initiative de la dernière campagne, une « utilisation cynique des droits des homosexuels afin de détourner et de normaliser l’occupation, la colonisation et l’apartheid israélien »[2]

Campagne de boycott LGBT contre un festival de films à Tel-Aviv

Hégémonie culturelle

La raison d’une telle position doit être recherchée du côté de l’idéologie dominante qui traverse la couche intermédiaire du mouvement BDS. Les organisations altermondialistes (partis politiques, syndicats, ONG, etc.) qui ont pour mission de faire la jonction entre le collectif palestinien situé au sommet de la pyramide et les supporters occidentaux situés à sa base sont dans un combat idéologique. Elles considèrent que les démocraties capitalistes libérales ne servent que les intérêts de la classe dominante au détriment des peuples. Si on devait résumer leur pensée en utilisant la vulgate marxiste, on dirait que le rôle de la superstructure étatique, reflet des rapports de production, n’est rien d’autre que l’instrument par l’intermédiaire duquel la classe dominante exerce le pouvoir.

Dans ce mouvement de pensée, tous les « appareils idéologiques » de cet Etat libéral doivent être combattus car ils ne sont mis en place qu’au profit et dans l’intérêt des seuls dominants.  La bourgeoisie occidentale arrive par ex. à se maintenir au pouvoir parce qu’elle a établi son hégémonie culturelle sur la société par l’intermédiaire des intellectuels[4]. La culture occidentale, d’essence bourgeoise, est donc celle du groupe dominant et non du peuple. Il en va également de même du multipartisme, de la liberté d’expression, etc. On pourrait même y ajouter la laïcité dans le cas très particulier de la France.

Antisionisme de type idéologique

La gauche altermondialiste a inscrit la lutte contre le sionisme au programme de son combat idéologique. Le sionisme, rattaché au système mondial de l’impérialisme, est ainsi amalgamé à des thématiques comme l’avenir de la mondialisation, les dangers écologiques, la pauvreté croissante du Tiers-Monde. Dans cette représentation du monde, Israël, assimilé aux Etats-Unis et à la mondialisation libérale, est présenté comme un Etat colonial et raciste qui opprime sans fondement un peuple innocent du Tiers-Monde. Cet Etat est donc illégitime et, conformément à sa doxa, tous ses « appareils idéologiques » doivent être combattus car ils ne sont là que pour maintenir la domination de la minorité juive sur le peuple palestinien.

On comprend maintenant mieux la raison pour laquelle la gauche altermondialiste soutient tous les appels de BDS au boycott d’Israël y compris les milieux académiques et culturels. Les élites culturelles et universitaires sont « naturellement » les fers de lance de la « hasbara » version marketing. Israël leur assigne en permanence la mission de contribuer à la lutte contre la délégitimation en apparaissant à l’étranger comme les représentants d’une culture pluraliste, créative et dynamique[5].La culture n’est donc jamais vue comme un moyen pacifiste servant à rapprocher les deux peuples mais exclusivement comme un instrument de propagande utilisé de manière machiavélique par Israël pour se donner une image positive à l’étranger. Il en va de même pour la culture gay qui s’est développée en Israël. La lutte LGBT+ est instrumentalisée par Israël pour se donner l’image d’un pays ouvert. Elle ne viserait qu’à « camoufler la guerre, l’occupation, le conservatisme religieux et l’homophobie derrière le paravent sea, sex and sun de la plaisante cité balnéaire »[3].

Campagne de boycott LGBT contre la Gay-Pride à Tel-Aviv

La prochaine Gay-Pride à Gaza ?  

Le combat en faveur des droits des LGBT+ est légitimement porté par la gauche altermondialiste… sauf lorsqu’il se manifeste en Israël. Dans ce cas, cette lutte devient automatiquement suspecte. Tout ce qui pourrait paraître positif dans la société israélienne n’est pour elle que leurre, propagande et duperie.

Plutôt que de boycotter les festivals gays israéliens, les groupes LGBT+ feraient bien de s’intéresser d’un peu plus près aux 172 organisations palestiniennes qui composent le collectif palestinien lui-même. Ils découvriraient alors l’ouverture toute relative de ces organisations aux respects des droits des homosexuels. Dans la région, la seule alternative qui se présente à un individu LGBT+ (de la Syrie en Irak en passant par les pays du Maghreb ou les territoires palestiniens) est au mieux la prison, au pire la mort. Sauf en Israël.

Ces groupes LGBT+ devraient proposer au collectif palestinien BDS de leur organiser une gigantesque Gay Pride dans les territoires palestiniens. Juste pour voir si Gaza se révèle aussi gay-friendly que Tel-Aviv.


[1] « Tel-Aviv, la capitale homosexuelle du Moyen-Orient », Le Monde, 08.06.2012.

[2] Boycott Eurovision in Israël and Tel-Aviv Pride

[3] Jean Stern : « Mirage gay à Tel-Aviv », Libertalia, Paris, 2017.

[4] Voir par ex. les travaux d’Antonio Gramsci et de Louis Althusser. Voir également « Rémi Noyon : « Mélenchon s’en prend au « parti médiatique ». Mais d’où sort cette expression ? », L’Obs, mars 2018.

[5] Françoise Feugas, « Derrière la vitrine culturelle, une intolérable occupation », mai 2017



Edito : Le boycott d’Israël est-il écologique?

Le parti Europe-Ecologie-Les Verts (EELV) est un des nombreux signataires de la campagne internationale de boycott de l’Eurovision de la chanson qui se déroulera en 2019 en Israël. Cette grande messe télévisuelle a quelque chose de très surprenant. Elle ne ressemble strictement à rien pour qui apprécie un tant soi peu la musique mais arrive tout de même chaque année de manière assez hallucinante à attirer et maintenir en haleine des dizaines de millions de téléspectateurs surtout au moment du décompte des voix. « Malaise dans l’inculture » dirait sans doute Philippe Val.

L’appel au boycott de ce show totalement baroque semble donc a priori une excellente nouvelle. Sauf lorsque ce n’est pas l’émission en tant que telle que l’on veut supprimer mais le pays qui l’organise. A ce moment, on entre dans une toute autre dimension qu’il convient d’expliquer.

Il existe de nombreux cas dans l’histoire où le boycott a été utilisé pour tenter de faire plier un régime, un gouvernement ou une entreprise. On peut penser aux embargos internationaux à l’encontre du régime iranien ou nord-coréen, le boycott des oranges sud-africaines, etc. N’en déplaise aux Israéliens, le boycott comme arme politique n’est pas une mauvaise idée en soi.

Les campagnes de boycott lancées par le mouvement palestinien B.D.S. depuis 2005 sont d’une autre nature. Le collectif palestinien appelle la communauté internationale à faire pression sur l’Etat d’Israël afin dit-il de le contraindre à respecter le droit international et les droits humains des Palestiniens. Présentée de la sorte, l’idée du boycott paraît assez séduisante pour les nombreux partisans de la Paix puisqu’elle introduit un rééquilibrage indispensable dans le rapport de force entre les deux belligérants : la communauté internationale, jouant enfin son rôle d’arbitre, oblige la partie la plus forte (Israël) à prendre en considération les intérêts de la partie la plus faible (Palestine) dans le cadre d’un accord global négocié devant mettre un terme définitif au conflit israélo-palestinien.

Pour B.D.S., le processus de paix d’Oslo est une imposture

Il existe cependant un problème de taille dans le raisonnement : le mouvement B.D.S. n’est pas partisan d’une résolution pacifique du conflit par la création de deux Etats indépendants vivant côte-à-côte dans des frontières sûres et reconnues. Le collectif palestinien considère que le processus de paix d’Oslo a été le coup le plus dévastateur pour la lutte palestinienne d’autodétermination, parce qu’il a conduit à un glissement de paradigme : d’une lutte d’un peuple opprimé contre ses occupants et colonisateurs, à une dispute entre groupes nationaux avec des droits et des revendications moraux conflictuels mais symétriques. Il ressort de cette grille de lecture une idée simple selon laquelle une seule partie au conflit est légitime, l’autre ne l’est pas et doit disparaître. La création de deux Etats n’est pas envisageable car elle suppose un changement de paradigme. Seule la victoire de l’opprimé sur l’oppresseur est acceptable. La seule solution au conflit passe donc par la création d’un seul et unique Etat où les Palestiniens de confession musulmane deviendraient majoritaires. Quant au sort de la minorité de confession juive dans ce nouvel Etat, il n’est pas encore tranché. Comme le dit le leader du mouvement Omar Barghouti, la forme étatique que les peuples de la région établiront dépendra de leur volonté et de l’évolution de leurs relations. Vaste programme.

Israël, Etat colonial et raciste

Le boycott peut être vecteur des meilleures comme des pires intentions, tout dépend des objectifs politiques. Dans le cas du collectif palestinien, l’arme du boycott n’est pas utilisée pour trouver un compromis mais pour éliminer l’adversaire. Les messages qui tournent en boucle dans toutes les campagnes de boycott, y compris celle concernant l’Eurovision de la chanson, ne laissent planer aucun doute sur les objectifs du collectif palestinien. Israël y est décrit ad nauseam comme un Etat « raciste », « d’apartheid », « voyou », « criminel » « assassin et tueur d’enfants », etc. Raison pour laquelle la communauté internationale doit absolument contraindre l’État d’Israël à se « désioniser », c’est-à-dire à abandonner, de gré ou de force, son caractère juif, car il induit un régime d’exception de facto raciste. Si on devait reformuler la « doctrine politique » de B.D.S. autrement, on pourrait dire que le droit à l’autodétermination du peuple palestinien passe par la négation de l’autodétermination du peuple juif.

Le rôle ambigu de certains partis politiques français

Le soutien de La France Insoumise…

De nombreux groupes intermédiaires occidentaux (partis politiques, syndicats, ONG, associations caritatives, etc.), mais également des intellectuels et des artistes, soutiennent aujourd’hui le collectif palestinien B.D.S. Ce soutien est hétéroclite (qu’y-a-t-il de commun entre une association anticapitaliste, une association islamiste et une association de la droite radicale ?), mais se retrouve sur un combat commun. Ce qui tend à démontrer que certains ont un agenda caché derrière leur soutien indéfectible à la cause palestinienne. Ainsi, par exemple, la gauche radicale se revendique par principe solidaire de tous les opprimés de la terre. Dans les faits, pourtant, son combat ne porte que sur Israël. Aussi, son soutien indéfectible et inconditionnel à la cause palestinienne au détriment de toutes les autres causes, au point d’en excuser tous les crimes commis en son nom, même les plus crapuleux, démontre bien qu’au fond des choses elle se place du côté des Palestiniens non pas parce que leur combat est légitime, mais parce que l’adversaire (Israël, suppôt du capitalisme et de l’impérialisme occidental) est clairement désigné. Elle est plus antisioniste que palestinophile. Il n’est donc pas étonnant de voir des partis politiques comme La France Insoumise (LFI) ou des syndicats comme l’UNEF adouber la lutte de B.D.S. visant à interdire aux Juifs d’avoir une partie du territoire où ils seraient majoritaires et où ils auraient un droit au retour. Ce qui compte pour ces organisations antisystèmes c’est la mise sous cloche de la minorité dominante par la majorité opprimée. Et dans cette lutte, toutes les compromissions sont possibles. Ce qu’il adviendra des deux peuples par la suite importe finalement assez peu en vertu du sacro-saint principe de non-ingérence cher à tous les altermondialistes. Jean-Luc Mélenchon et Clémentine Autin sont bien sur la même fréquence qu’Omar Bargouthi.

LFI

…Mais aussi des Ecolos

Plus curieux est le soutien apporté par le parti Europe-Ecologie-Les Verts (EELV) à la campagne de boycott contre l’Eurovision en Israël. L’électeur écologiste est en droit de s’interroger sur les raisons d’un tel soutien. Que viennent faire les Verts dans ce jeu de quilles ? Le boycott d’Israël serait-il devenu écologique ?

Il ne s’agit a priori pas d’éliminer une émission musicale en ce qu’elle se révèle être une nuisance sonore et donc mauvaise pour la santé des citoyens européens au même titre que le glyphosate. Il faut donc que les Verts clarifient leur position. Soit ils considèrent que la seule solution au conflit israélo-palestinien passe par la création de deux Etats et dans ce cas, leur soutien à B.D.S. relève au mieux de l’ignorance au pire d’un calcul électoral pour éviter de se faire dépasser par leur gauche. Si c’est par bêtise ou ignorance, ils se doivent de retirer immédiatement leur signature de l’appel au boycott de l’Eurovision et dénoncer le projet politique du mouvement B.D.S., tout en réaffirmant leur soutien à la solution de deux Etats. Soit les Verts considèrent, à l’instar des autres partis antisystèmes comme La France Insoumise (LFI) ou le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), que la seule solution au conflit qui ronge le Moyen-Orient depuis un siècle passe par la négation du droit à l’autodétermination du peuple juif sur une partie du territoire de la Palestine. Dans ce cas, il est indispensable que les Verts confirment cette position et cessent d’être ambigus sur la question. EELV devra alors clairement indiquer qu’un Etat où les Juifs sont majoritaires et où ils ont un droit au retour équivaut, comme le martèle B.D.S. dans toutes ses campagnes de boycott, à un crime contre l’Humanité.

Le boycott d’Israël est un positionnement idéologique qui sent mauvais. Plutôt que de vouloir manger à tous les râteliers en mélangeant les genres, EELV ferait mieux de bousculer violemment cette gauche aujourd’hui à la dérive et qui a fait de l’antisionisme primaire le point cardinal de son action. Cela donnerait une bonne raison de voter écolo aux prochaines élections européennes.

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